Coulez mes larmes, dit John Ford...

Quand John Ford filmait des pierres tombales, il savait de quoi il parlait, de sorte que le spectateur, à chaque fois, en avait la chair de poule. Ford, sans doute mieux que personne, savait faire parler une tombe. Et ceux qui pleuraient sa ou son locataire. On le sait, Ford excellait à filmer des cavaliers et des paysages, mais la magnificence fordienne s’épanouissait et se révélait encore davantage à filmer des personnages causant à des sépultures. Chez Ford, les vivants continuent de parler aux morts et les morts continuent de conseiller et supporter les vivants. Impossible d’oublier John Wayne parlant à sa femme dans La charge héroïque. Et Ford de nous faire croire que celle-ci l’écoute pour lui prodiguer les mêmes avis que du temps de son vivant. Les mêmes coups de pied au cul aussi.
Voir aussi, dans La conquête de l’ouest, l’aîné des Prescott se recueillant sur la tombe de sa mère avant de s’asseoir sur le perron de la maison familiale. L’espace et le temps d’une image magnifique, un fondu enchaîné le fait reposer contre la pierre tombale de sa mère. Chez Ford, les fondus enchaînés sont des espaces poétiques et mélancoliques destinés à exacerber l’intensité de la séquence précédente, à lui donner sa touche la plus éloquente.
Monument Valley en est témoin, les paysages chéris par Ford allaient jusqu’à évoquer des pierres tombales, et il n’en faut pas plus pour prétendre que Ford en filmant ses décors fétiches filmait en réalité d’immenses cimetières, imperméables au temps qui passe. Les westerns de Ford, les plus imposants, ressemblent à des enterrements de 1ère classe et à de flamboyants mausolées. L’enterrement d’une vie de chevauchées fantastiques, de quêtes élégiaques et épiques. Après la fureur et les larmes, filmer des tombes pour retrouver l’éternité. Des tombes immuables dans leur quiétude pour une éternité souveraine jamais muette. A une exception près : l’ombre du chef commanche Scar qui, dans La prisonnière du désert, envahit la tombe où s’est réfugiée la petite Debby. Avant de devenir sa captive.
La conquête de l’ouest selon John Ford passait forcément par les cimetières, théatre de ses plus belles pauses et exceptionnellement de ses plus grandes frayeurs.



Kill Jason Bourne



L’élément liquide, omniprésent dans la trilogie consacrée à la peau de Jason Bourne, colle à la quête identitaire du personnage et à sa mémoire en marmelade comme la mise en scène colle à son cerveau-ordinateur. De son corps flottant sur une mer déchaînée au début du premier volet, Jason Bourne, à la fin du dernier, coule en position foetale dans la mer matricielle et calme de Manhattan pour, en guise de renaissance, se réveiller et vouloir retrouver une surface nouvelle. L’ex-assassin, précédemment endurci et lobotomisé dans les baignoires de la CIA, aura perdu puis réacquis sa mémoire, et sa conscience au passage, au contact d’une eau multi-formes et multi-expériences, traumatiques et/ou salvatrices.
La mise en scène, en aucun cas gratuite, renferme et dégage au contraire une énergie et une densité dramatique de chaque instant qui se met au diapason de la mémoire en charpie du héros ainsi que des capacités hors du commun de son corps et de son cerveau. Forme d’expression ultime, donc vertigineuse, cette réalisation revêt une dimension physique et neurologique relevant d’une épure. Non d’une bouillie sans âme. Une épure dressée par une caméra à la fois experte et fiévreuse. Une épure tantôt géométrique, tantôt fragile, épousant aussi bien la vitesse d’analyse et d’exécution des personnages que leurs incertitudes et leurs confusions. Les mouvements de caméra quasi incessants trouvent leur raison d’être non dans une concession à la “culture” pub mais dans les équations et les impulsions électriques d’un monde-cerveau sans cesse en état d’alerte et en mode résolution. Echouant parfois en mode échec et en messages d’erreur quand Bourne a ses migraines ou essaie en vain de récupérer des données effacées. Un monde où l’oeil-caméra, toujours à l'affût, ne se repose qu'à de rares et émouvantes occasions. Une expérience pour le spectateur forcément éprouvante mais encore davantage sensationnelle. Il y a une beauté urgente et sauvage dans la sécheresse et la fulgurance des corps à corps ou des gunfights, une forme de beauté surréaliste dans les courses poursuites démentielles. Jason Bourne, héros moderne par excellence campé par un sidérant Matt Damon, incarne cette beauté convulsive quasi toute puissante. Mais une puissance qui n’a pas oublié la douleur, une beauté en deuil qui n’aurait pas oublié sa pertinence. Où l’action et l’intime ne s’excluent pas l’un l’autre. Où l’action la plus spectaculaire peut accoucher d’une séquence suspendue belle à couper le souffle, un bouche à bouche et un baiser aquatique en apesanteur, une jeune endormie confiée à l’éternité sereine d’une rivière, une voix tremblante qui ne veut pas mourir, un ex-assassin qui, dans un face à face terrassant, revendique deux morts pour mieux tuer Jason Bourne et pour libérer une autre mémoire fracassée, une larme qui finit par couler sur la joue d’une jolie slave au regard triste.

Pierrot le fou



Elle est retrouvée.
Quoi ? - L’Éternité.
C’est la mer allée
Avec le soleil.

Un homme et une femme, Ferdinand et Marianne, Jean-Luc et Anna, ne sont pas faits pour s’entendre, vibrer au même diapason, exister sur les mêmes longueurs d’ondes, mais pour vivre vite de folles escapades. Nous dit Godard dans Pierrot le fou. Ferdinand ne rêve que de poèmes et de Florence, de peintures et de BD, de littérature et de cinéma, Marianne ne rêve que de dollars et de Las Vegas, de chansons et de polars américains, les poésies du premier échouant vainement sur les rivages frivoles de la seconde. Et vice-versa. Le premier n’aspire qu’à l’inaction, à la contemplation, à l’évocation (”je trouve que tes jambes et ta poitrine sont émouvantes”), la seconde n’aspire qu’à l’action, fusse-t-elle violente ou pornographique (”baise-moi”). La vie -l’amour, insiste Godard, est essentiellement faite de monologues (Ferdinand/Jean-Luc), parfois convergents, et de mensonges (Marianne/Anna), parfois sincères (”je t’aime à ma manière”). Des monologues pour une même incommunicabilité. Des mensonges détectés -traqués par une caméra infaillible : les paroles de Marianne disent souvent le contraire de ce que révèlent les regards d’Anna. Parfois de plein gré. Ferdinand comme Godard n’est pas dupe : “je te crois, menteuse”. Ferdinand ne sera le Pierrot de Marianne qu’en se dynamitant. Et Marianne ne sera la Renoir de Ferdinand que nature morte. Seule l’Eternité de Rimbaud parvient à concilier la mer et le soleil : la mer (Marianne) -insondable, insaisissable, intouchable et le soleil (Ferdinand) -qui n’est pas capable de sonder, de saisir, de toucher, sans causer de dommages, sans brûler les ailes de qui s’approche trop près.
Dans Pierrot le fou, Marianne échappe à Ferdinand comme Anna Karina échappe à Godard. Ferdinand - Godard ? qui, pour retenir Marianne - Anna ?, va jusqu’à la tuer et pour la rejoindre va jusqu’à s’auto-détruire. Des actes aussitôt regrettés, car le spectacle a vocation à continuer.
Poétique et exutoire, Pierrot le fou met en scène la fin d’un couple qui n’a vécu que pour mourir, à l’image de la lune qui, chaque aurore, est vouée à s’évanouir, pour renaître jamais tout à fait la même.

Pierrot est fou.
Je m’appelle Ferdinand, je te l’ai déjà dit. Tu m’emmerdes à la fin, nom de dieu.

Bandolero



James Stewart, en 1968, n’est plus tout jeune. Quand il pleure Dean Martin et la sincérité de Raquel à la fin de Bandolero, western presque anonyme, son visage a beau être bouffi par le poids des années passées à manger la poussière pour le compte d’Anthony Mann ou de John Ford, ses larmes sont faites du sel le plus précieux, le plus authentique, le plus pudique. A quoi il pense James quand il joue cette scène ? Qu’il pleure dans un western pour la dernière fois ? A quoi il pense quand il s’écroule une fois les larmes versées ? Qu’il ne fera peut-être plus jamais semblant de s’écrouler dans la poussière et qu’il ne mourra sans doute plus jamais près d’une cantina ? Qu’il n’avait pas l’habitude de mourir dans ses westerns de jeunesse et que c’est parfois beau de mourir dans un western ? Surtout à son âge.
Dean aussi est touchant dans ce western, à abandonner son assurance habituelle de crooner playboy, à afficher une fragilité moins alcoolisée que celle de Rio Bravo, à ne pas croire, jusqu’au dernier moment, à la fortune qu’il a toujours rêvé secrètement d’embrasser : l’amour sincère d’une femme.
Qu’il est touchant ce final en forme d’épitaphe. C’est beau deux frères qui finissent côte à côte, six pieds sous la terre d’un village mexicain abandonné à la poussière du temps muet. Le cadet qui, après avoir accepté d’y croiser cheyennes, sioux, apaches, iroquois et autres tribus indiennes potentiellement hostiles, venait de consentir au même rêve que l'aîné. C'est beau deux tombes voisines qui regardent dans la même direction : le lointain Montana, plus vraiment loin à vols d’âmes.

Epouses et concubines



Sur les lèvres de Mariko ou de Rachel, s’épanouir et mourir comme un flocon de neige...
Déflorer la fille du puisatier, lui laisser un souvenir en lui laissant ses pétales, puis l’épouser...
Naître d’un sourire ou d’une larme de Josette Day...
Naître d'un regard de Daniela ou de Catherine...
Conter fleurette à Magdeleine...
Se faufiler dans les nuisettes de Tatiana ou de Mina, finir dans chacun de leurs soupirs...
Se réincarner chaque jour dans les cigarettes de Winona, ou dans le boa de Salma...
S’oublier dans Deepika ou Draghixa...
Consoler la mélancolie de Catherine ou d’Hideko...
Cajoler Kajol, ou les seins de Virginie...
Caliner Angel ou Jewel, avec elles se livrer à des chevauchées porno et joyeuses, puis les chérir...
Nager dans les cieux d'Anna...
Se perdre dans ceux de Mylène...
Décrocher la lune pour Isabelle...
Perdre haleine avec Iris...
Faire chaiyya chaiyya avec Malaika...
Croiser le sabre avec Uma...
Croiser le regard avec Mia...
Voguer dans les rêves électriques de Rachel...
Se nicher dans les souvenirs de Gene...
Faire des acrobaties avec l’emmerdeuse galactique...
Surfer dans le net infini avec Motoko...
Succomber aux chevauchées fantastiques de Jennifer, aux douces absences de Shauna, aux tendresses expertes de Mai ou d’Annette Haven...
Sauver Winifred et toutes les Lucie...
Sauver Boomer...
Sauver mon Rayon de soleil, puis partager sa tente avec toutes ses soeurs et toutes ses cousines...

La fille du puisatier



Je voudrais qu'on me mette dans une boîte et qu'on me porte au cimetière.

La fille du puisatier ou l'émotion blonde du blé qui s'offre avant l'heure de la moisson...

Josette Day et Raimu.

La chatte sur un toit brûlant



The girl next door is gone...
Qu’elle était verte ta vallée, derrière la porte…
A quoi ressemblaient les rêves de la girl friend de tout le monde ?
Marilyn Chambers, l’insatiable de nos nuits adolescentes, la muse de nos chevauchées fantastiques, s’en est allée faire l’amour aux anges…

G Point



Un ange non pas déchu, un ange qui, au contraire, échoit ; le héros étheré, épuré, de Zabriskie Point meurt d’avoir atterri. Après avoir plané, après avoir connu l'extase, il s’évanouit à temps. A temps avant de fouler à nouveau l’asphalte. Avant de s’y associer, avant d’en être corrompu, avant de s’y consumer. Son âme amante, mais pas jumelle, sur-vit d’avoir fait exploser la civilisation et les Etats-Unis en particulier. Un Fuck you à son consumérisme effréné, orchestré par un descendant de l'inventeur de l'Amérique.
Zabriskie Point revisite le mythe d’Adam et Eve. Antonioni crée un Adam et Eve errant et anarchiste qui, après avoir visité le rêve américain, purifie ce rêve, le réduit à une partouze tellurique, à des ébats fusionnels avec la Terre des origines, en parfait accord avec une Terre à nouveau familière et génitrice. Chez Antonioni, le rêve américain est débarassé d’une trame, de ses oripeaux hollywoodiens, de son matérialisme. Il n’en conserve que l’essentiel : le vertige des sens, l’évasion grâce au véhicule. Un véhicule en guise d’appendice à un corps trop limité. Un monomoteur pour Adam. Une auto pour Eve. Un Adam en jean et à la coupe rebelle qui a la tête dans un ciel virginal. Une Eve qui n'a pas encore dit son dernier mot terrestre. Une Eve qui, le corps chevillé à la terre, la cuisse belle, ne pourra garder et retenir son Adam volage, qui, toujours marquée de son empreinte légère, va s’offrir un méga-orgasme final solitaire. Un méga-orgasme à répétitions.

Josey Wales hors-la-loi



Le sang est témoin.

Josey Wales hors-la-loi est l’histoire d’un homme qui, après avoir perdu sa famille nucléaire et anglo-saxonne, rêve en secret d’une famille nombreuse et pluri-ethnique, autrement dit l’histoire de l’Amérique rêvée par un cinéaste injustement taxé de manichéen. L’histoire en l’occurence d’un fermier qui entre en guerre après le massacre des siens.
L’Amérique d’Eastwood est fondée sur un acte violent et traumatique (comme la vraie), mais s’écrit loin des standards wasp ayant prévalu dans le pays et par voie de conséquence à Hollywood. Chez Eastwood, le rêve américain s’épanouit grâce un vieil indien toujours viril qui aimerait retrouver sa furtivité perdue, une jeune squaw encore furtive qui n’a pas la langue dans sa poche, une vierge qui a la tête dans les étoiles et dans les yeux du grand Clint, une vieille bigote qui loue son fils davantage que Dieu, un cabot qui reste fidèle malgré les crachats, une tribu commanche qui, en Josey Wales, a trouvé la version visage pâle de ses propres malheurs et de ses propres souffrances. Remake fictif de Thomas Jeffords (pacificateur de Cochise), Josey Wales est un pacifiste qui s’ignore.
Chez Eastwood, le rêve américain n’est pas mercantile et doit s’affranchir de la tutelle des gouvernements, souvent indignes de confiance. Son cinéma est fait de pactes, nécessairement privés, hors les lois écrites. Le titre du film dit beaucoup. Le héros de l’histoire n’a pas perdu son nom, et le mot Outlaw ne lui est pas associé pour accrocher le chaland en quête de jeunots exaltés, sans une profonde raison.
Mettre sur pellicule son désir avoué de (re)faire une virginité à l’Amérique (elle l’a perdu dès que le premier homme blanc a foulé ses terres), tout en exprimant son désir secret de se taper une vierge, telle a été la volonté d’Eastwood en réalisant Josey Wales hors-la-loi. Josey Wales qui donne foi à ce qui a été dit sur le cinéma américain, véritable sismographe du rêve américain. En 1976, année de réalisation du film, la tête d’Eastwood était à conter fleurette avec sa future et à fraterniser dans le sang avec un chef peau-rouge.

Faudrait voir…

La jeune lune





"D’où je suis venu ? Où m’as-tu trouvé ?” demande Bébé à sa mère.
Elle pleure et rit tout à la fois et, pressant l’enfant sur sa poitrine, lui répond :“Tu étais caché dans mon coeur, mon chéri, tu étais son désir.
Tu étais dans les poupées de mon enfance et quand, chaque matin, je modelais dans l’argile l’image de mon dieu, c’était toi que je faisais et défaisais alors. Dans tous mes espoirs, dans toutes mes amours, dans ma vie, tu as vécu.
Dans l’adolescence, quand mon coeur ouvrait ses pétales, tu l’enveloppais,comme un parfum flottant.
Ta délicate fraîcheur veloutait mes jeunes membres, tel le reflet rose qui précède l’aurore.
Toi, le chéri du ciel, toi dont la soeur jumelle est la lumière du premier matin,tu as été emporté par les flots de la vie universelle, qui t’a enfin déposé sur mon coeur”

Rabindranâth Tagore, La jeune lune.

Les larmes dans la pluie


In loving memory...





of Boomer.

Je vous aime, chef...

L'aurore



D’abord, effleurer du doigt le graal tant désiré, chéri à l’avance. Ensuite, le caresser longuement, jusqu’à en découvrir tous les secrets, toutes les éclosions, toutes les émotions, toutes les fulgurances, même les plus muettes, les plus fragiles. Frissonner avec lui, en saisir toute la puissance et toute la beauté. Toute la poésie. Jusqu’au dénouement. Puis, pleurer. Avant de lui rendre une nouvelle fois hommage. Encore et encore, jusqu’au mot fin. Avant de vouloir goûter et saisir à nouveau, à la vie, à la mort, ses instants d’éternité et ses grâces infinies, même celles qu’on ne voit pas. Des machines dotées de libre-arbitre défilant avant de combattre aux côtés de leurs créateurs, et d'en être ensuite affranchis. Un vaisseau en feu héroïque suivi d'un orgasme. Une poupée explosive qui veut être quitte et qui scelle définitivement sa goupille. Le sauvetage heike d’un trésor. Un couple qui s’était perdu et qui se retrouve. Un FF aspirant à la perfection qui, tel Helios, devient soleil. Un ange qui, telle Aurora, s’évanouit après avoir conduit la nouvelle tribu dans son nouveau pays. Avant de rejoindre son soleil, son âme soeur. Un dernier vol de raptor au-dessus d’un lac de flamants roses. Un patriarche qui, pour permettre à ses enfants de s’épanouir, s’exile au sommet d'une montagne pour y construire une cabane avec un jardin, à un souffle de la tombe de son épouse posthume. Une enfant de la lune et du soleil bientôt mère d’une nouvelle humanité qui, le regard immense, le visage caressé par la brise du matin, batifole dans une frêle prairie, dans une contrée encore vierge du désir des hommes, tandis que l’aube nouvelle emplit de bonheur le coeur de ses parents. Enfin, une poupée bientôt explosive et bientôt douée de pensées dans une devanture d’un magasin hi-tech de New York City, bien des années plus tard. Une future maman d’une future Hera.
L’aventure s’est achevée un samedi matin, presqu’à l’aube. Nous étions le 21 mars de l’année 2009.
Ce graal s’appelle L’aurore, il appartient, n’en déplaise aux sceptiques, à une série américaine. Un miracle, un chef d'oeuvre absolu d'écriture, d'interprétation et de mise en scène, un chef d'oeuvre de la pensée et du regard. De ceux qui vous donnent le grand frisson. De ceux qui s'écrivent avec le sang, les tripes et l'âme. De ceux qui vous accompagnent et vous lient toute une existence. Un vertige sublime montrant les derniers survivants de l'espèce humaine et des cylons en quête d'humanité frapper à la porte du paradis. Tétanisant. Déjà une légende. Une légende qui a donné à la métaphysique un visage humain, qui a parlé de condition humaine en citant Rabindranath Tagore, qui a doté de pensées des poupées cruciales et flamboyantes. Une légende nommée Battlestar Galactica.

Someone to watch over me…

Les enfants d'Hera



This has all happened before and it will happen again…

De la folie récurrente des hommes, ce matin-là, je devais encore être le témoin.
Des paroles de l’hybride, une nouvelle fois pénétrée, et n’ignorant rien de ce qui allait se produire,
j’étais aux premières loges pour assister à la Grande Catastrophe,
la dernière avant la suivante,
J’étais là pour les préparer à la prochaine, jusqu’à ce qu'ils quittent à nouveau le nid,
et retrouvent le chemin des étoiles.
J’étais là à chaque fois, depuis l’aube des temps.
Je serais encore là, à chacune de leurs erreurs et à chacun de leurs génocides,
A chacun de leurs exodes, à chacune de leurs fuites,
A chaque fois qu’ils rêveront d'extase et de paradis.
Je serais toujours là pour les guider.
Pour leur mentir et leur dire la vérité.
Ce matin-là, les cieux étaient d’un bleu souverain et insouciant.
Et j’étais aussi là pour soulager ceux qui allaient survivre, et préparer ceux qui allaient mourir.
Et renaître.
Il était 8h46 ce matin-là.
Nous étions le 11 septembre dans le calendrier des hommes.

Apocalypto



L’Apocalypse selon Sainte Anna et Sainte Lucie.
Apocalypse, du terme grec Apokalupsis et traduit de l’hebreu Nigla, qui signifie : mise à nu, enlèvement du voile, révélation.

Le cinéma français actuel est sans danger, à de rares exceptions près. Le constat est sans appel : si le verbe est tout puissant, ses dépressions sont légères et casanières, ses tristesses rarement extrêmes. Dans ce paysage sclérosé et stéréotypé, correct sous tous rapports, il était logique que le film de Laugier fasse couler beaucoup d’encre et provoque beaucoup de bruit. Ses détracteurs ont décrié sa violence inouie, tout en oubliant qu’elle était entourée d’une tristesse infinie. Celle, incommensurable des deux héroïnes, engendrée par le remords et les épreuves endurées. Mais aussi celle, sismique et fondamentale, éprouvée par le spectateur, qui a rarement autant souffert, autant vécu. Martyrs est autant une expérience qu’un film. Une expérience cataclysmique. A cet égard, il nous semble urgent de louer l’immense performance d’actrices de Mylène Jampanoi et Morjane Aloui, bouleversantes martyrs du film éponyme. Leurs compositions n’ont pas le confort habituel de nos actrices embourgeoisées et tout public. Voir Lucie pleurer sur les cadavres qu’elle a semé et leur demander pourquoi ils lui ont fait çà, pour croire que Mylène, elle, ne joue pas, pour dire que Mylène, à cet instant-là, atteint la note ultime du deséspoir le plus absolu. Voir Anna détruite entendre la voix de son âme soeur (Lucie qui n’a plus à souffrir, à avoir peur) lui chuchoter qu’elle sera toujours avec elle, entendre finalement Anna lui dire d’une voix timide et tremblante “tu me manques”, pour dire que Morjane, elle, atteint là l’accent de vérité propre au fond de la détresse. Autrement dit, du jamais vu dans notre cinéma presque virginal.
Dire ensuite que Martyrs n’est pas un film de genre sans conséquence, n’est pas un film d’horreur pour gogos en tous genres, pour attester que le film de Laugier a une âme. Martyrs n’est pas vain, il n’a pas la gratuité des Hostel et consorts. Il n’est pas de cette veine-là. Il est de celle de Massacre à la tronçonneuse ou des films d’Argento, mais aussi celle d’Une balle dans la tête, celle des oeuvres deséspérées conviant à une mise en abyme de l’humanité. Si la mort et ses questions sont les mobiles des tortionnaires, l’apocalypse et la folie sont les sujets du film. Martyrs a l’immense courage et l'immense mérite de donner une version terriblement poignante de la première et de saisir certains des mystères prétendument insondables de la seconde. Martyrs nous plonge dans un trou noir et dans un vortex. Il y avait longtemps que notre cinéma cartésien, rarement prompt à évoquer ces thèmes-là, n'avait pas ressenti une telle douleur et une telle secousse.

Anna, t’es là ?
Je suis là.
Anna ?
Oui, Lucie.
Pourquoi t’as jamais peur, toi ?
J’ai peur.
Oui, mais pas comme moi.
J’ai pas vécu ce que t’as vécu. Comment faire pour ne plus avoir peur ?
Faut se laisser aller, je crois.
Tu crois ?
Faut se laisser aller.
Si j’y arrive pas, tu seras là ?
Oui.
Tu me manques.

Lucie et Anna.

Martyrs de Pascal Laugier.

Lucie, t'es là ?
Oui Anna.

Tabula rasa



Il y a longtemps, je perdis la mémoire.
A ma naissance, j’avais déjà tout oublié. Une fois de plus.
Mes cieux, engourdis par la colère de ne jamais pouvoir me rappeler, attendaient d’être embrasés.
Dans mon cerveau, un inconnu y avait branché son piano et sa guitare électrique.
Résonnant dans tout l’univers,
une mélodie, un riff, lointains et intimes, me firent retrouver mes origines.
Avec les étoiles et les planètes, je vibrais au son de cette musique obsédante et nébuleuse.
Ma chère ardoise en partie restaurée, mon coeur endormi se réveilla aussi.
Un coeur méca qui à l’ordinaire battait avec une régularité bien trop sinistre à mon goût,
sans véritable facétie.
Pourquoi m’avoir affligé d’un coeur s’il fallait qu’il soit si triste ?
Dans mon crâne en fusion, l’inconnu m’injecta un geyser de lumière qui éclatait en une myriade d’étoiles.
Et ma mémoire fut.
Et l’inconnu ne fut plus un inconnu.
Je me suis mis à nager en sa compagnie et en compagnie de l’hybride.
A leurs côtés, je me suis mis à rire avec les astres et à respirer la poussière cosmique.
Mon corps et mon esprit ne furent plus qu’un.
Je voyais à nouveau l’univers.
Je voyais des supernovas donner naissance à de nouveaux systèmes solaires, de nouveaux soleils, de nouvelles planètes.
Je voyais à nouveau les guerres et les holocaustes.
Je voyais les naissances et les concerts qui les annulaient.
Cette aube-là fut la plus belle.
Cette aube-là, les cieux de la planète dormante s’embrasèrent, et je fus leur soleil.
Je me voyais enfin et à nouveau dans ma grande maison, blanche et écarlate, habitée par mes frères et soeurs.
Et dans nos habits de lumière, nous nous sommes mis à pleurer.
A cette nouvelle ère.
De voir nos enfants s’épanouir sans les antiques frontières.
Et je ne fus plus qu’extase.
Je suis Samuel.
Fin de la ligne.

Et tombent les anges en feu...



Et tombent les anges en feu
La foudre les entoure de ses éclairs…
(Vous, Nexus… j’ai conçu vos yeux)
Si vous pouviez voir les choses que j’ai vu avec vos yeux…

Embrasse-moi idiot !

Louer Billy Wilder revient à mettre en avant une volonté constante de dresser de beaux portraits de femmes, de s’évertuer à mettre en scène des femmes à priori nunuches et naïves révélant un cran et un coeur énorme. De rédiger sur le ton de la comédie de formidables évangiles à la gloire de la femme. Jusqu’à travestir ses héros. Jusqu’à faire dire à l’un de ses personnages masculins que seule la femme peut être parfaite. Difficile d’aller plus loin et de faire plus drôle.
Raconter Billy Wilder revient aussi à souligner une volonté acharnée et toujours très estimable de botter le cul aux ligues de vertus américaines. Et par extension à toutes les ligues de vertus de la planète, d’hier comme d’aujourd’hui. En dénonçant la perpetuelle hypocrisie des moeurs américaines avec un entrain qui lui était propre et qui, en réalité, ne devait pas tellement à son maître avoué Ernst Lubitsch.
Raconter Embrasse-moi idiot, l’un de ses films les plus drôles et les plus attachants, revient à raconter un magnifique sourire et un touchant derrière. Le sourire tellement authentique de Felicia Farr qui passe son temps à éviter de s’embrouiller avec son mari, et le derrière tellement voluptueux de Kim Novak qui passe son temps à éviter les mains de ses clients. La première, épouse dévouée, doit déguerpir du foyer conjugual pour permettre à la seconde, fille de joie du lieu de perdition local, de la remplacer le temps d’une nuit, dans le but d’être confiée aux bons soins d’un crooner de passage, le mufle Dino, susceptible de faire publier les chansons du mari.
Billy Wilder n’avait peur de rien, il osait tout. Jusqu’à faire dire à l’épouse qu’elle avait couché avec un autre pour le bien de son époux.
La tournure et la morale de l’histoire ne pouvaient évidemment pas être celles des ligues de vertus déjà citées : Polly le volcan, la prostituée, avait un coeur à faire fondre la banquise, ne couchait au final ni avec le mari, ni avec le crooner, Zelda, l’épouse vertueuse, se montrait très gironde et très sexy, réclamait à son mari une sieste crapuleuse totalement gratuite (entendez sans visée procréatrice, en plein après-midi et un jour de semaine !) pour finir la nuit dans les draps et dans les bras du beau Dean. Avant de retourner à son mari, libérée et épanouie. Avant l'invraisemblable vérité : son mariage allait bien mieux s'en porter.

Que l'aube soit belle



Autre fameux exemple de confinement et de régression au cinéma : le Dawn of the dead de Romero. L’évolution à l’envers est ici incarnée par les morts-vivants. Mais menace tout autant les survivants. Ici, le rôle du monolithe est échu à un centre commercial géant. Comme dans le Shining de Kubrick, la civilisation tourne en rond. L’unique salut : l’échappée finale pour un autre part, fusse-t-il paradisiaque.