Espace, frontière de l’infini, vers laquelle voyage notre vaisseau spatial. Sa mission : exploiter de nouveaux mondes étranges, ruiner de nouvelles vies, d’autres civilisations, et au mépris du danger, avancer vers l’inconnu…

Les quantiques de John Carpenter



Chaque espèce ressent l’approche de son extinction. Dixit John Carpenter dans L’antre de la folie. Certains de leurs membres plus que d’autres, pourrait-on ajouter tant Carpenter, tout au long de sa carrière, et spécialement dans Prince des ténèbres, s’est attelé à filmer cette approche avec un sens aquatique de la mise en scène en parfaite adéquation avec sa vision adulte et quantique du monde. Une vision, des sons, qui rendent compte de la porosité, des failles et de la complexité de notre univers. Carpenter croit à la mécanique quantique. Il ne croit pas et n’aime pas le monde aujourd’hui perçu, aujourd’hui voulu, il rejette le rationnel naïf, et ne se satisfait pas du religieux qui l’est encore davantage. Qui dit approche dit préliminaires. Et qui dit préliminaires chez Carpenter dit menaces. D’où un sens du cadre dédié à mettre en exergue ces menaces. Carpenter, on le sait, préfère filmer les préliminaires au chaos ou l’après que le chaos lui-même. C’est pourquoi il s’attache à filmer des rues et des paysages déserts, à composer des musiques obsédantes annonciatrices d’apocalypses, à raconter des possessions et des expulsions, des sièges et des retraites, à filmer sans les dévoiler des créatures échappées de dimensions parallèles (bien souvent des fantômes ou des démons du passé), en réalité rappelés ou invoqués par une société répressive et oppressive (Michael Myers, le tueur d’Halloween en goguette, né du puritanisme hypocrite anglo-saxon, est requis pour réprimer le sexe chez les jeunes, les extraterrestres d'Invasion Los Angeles sont requis pour prêter main forte aux républicains dans leur volonté d’uniformiser, autrement dit d’empecher toute pensée libre), en somme à gratter le vernis, l’apparence (le Dr Loomis qui figure le cinéaste s’échine en vain à prévenir les autres du danger encouru), la perception religieuse et primitive de l’univers (le professeur Birack qui parle au nom de Carpenter dénonce les mensonges de l’Eglise, l’”homme” des étoiles est envoyé pour contredire le religieux et donner du baume au coeur des hommes sans les réprimer, sans les oppresser, sans les limiter).

Le sixième sens



Qui, comme Michael Mann, raconte des histoires de solitudes, raconte forcément des désirs d’étreinte, donc le désir farouche et irrépressible de sentir gonflés un coeur désert(é) ou inassouvi et le coeur d’autrui, fut-il déjà épris et fut-il dans la peur et la mort. Qui raconte des désirs de coeurs gonflés peut raconter aussi des histoires de tueurs et de chasseurs. Le sixième sens raconte ainsi des obsessions contraires, celles en premier lieu d’un chasseur qui pour capturer un tueur se projette dans son esprit torturé tout en essayant de conserver son intégrité, celles du tueur ensuite qui tue pour partager une intimité (l’intimité d’une famille en l’occurence) et qui, tout en aspirant à l’invisibilité (en aveuglant ses proies, ou ne laissant pas ”voir” les traits disgrâcieux de son visage), rêve d’étreindre les étoiles (des étoiles en poster dans sa tanière et qu’il associe à ses victimes), celles enfin du spectateur qui, fasciné (donc dérangé), se prête à l’expérience en pénétrant et le cerveau du serial killer et celui du profiler. A preuve la scène où Dragon rouge invite l’aveugle à caresser un tigre endormi et à s'enivrer des battements de son coeur (l’invitant en réalité à écouter son coeur à lui), Michael Mann nous oblige avec une grande subtilité à partager l’ivresse pacifique de Dollarhyde, avant de partager devant un lit d’étoiles sa première expérience charnelle dénuée de violence.

Diary of the dead



Plus Romero prend les rides de ses zombies, moins il s’attache aux vivants, moins il accorde crédit à ses personnages et acteurs parlants, plus il fait la place belle aux morts-vivants. Des morts revenus une nouvelle fois pour asséner à ses contemporains des vérités bien senties, mais aussi, quand ils ne sont pas (pré)occupés à leur foutre la trouille et à les dévorer, pour harmoniser et poétiser un monde qui a perdu beaucoup de son harmonie et de sa poésie. De son insouciance et de sa légereté. Hurlée par le cinéaste dès 68, la bêtise du genre humain, vécue et transmise ici via le rôle prédominant des médias engendrés ou propagés par internet (où il est dit notamment qu’il vaut mieux filmer que prêter assistance à son prochain, que l’évenement n’a pas existé s’il n’a pas été filmé), conduira ses derniers représentants à se calfeutrer dans un réduit fortifié (une cave, voire une caverne, améliorée) encombré de vidéo-surveillances et du dernier cri technologique comme uniques moyens d’accéder à autrui et au monde (et du même coup comme moyens de perdre son intimité), mais où l’on préferera jouer à Nintendo plutôt que de rendre hommage à l’immense bibliothèque d’à côté, se soustrayant ainsi au génie humain. Où il ne viendra plus à l’idée de personne, sauf d’une blonde, de prendre la poudre d’escampette. Mine de rien, le moins spectaculaire et le moins excitant des films de zombies de son auteur (faute au concept même de cinéma-vérité donné au film et à la mise en scène) est sans doute aussi son plus radical.

Chasseurs des ténèbres

On l’a vu pour Ford et Melville, la vérité du cinéma, qui s’applique aussi à beaucoup d’autres cinéastes, est bien souvent un désir d’étreinte. Pour Ford, avec le ciel ; pour Melville, avec l’océan. Soit dans les deux cas un désir d’étreinte avec l’infini, avec l’absolu. Donc un désir d’élévation. L’autre vérité, celle de Gosha en l’occurence, est de raconter et de chorégraphier des corps à corps, en réalité d'intenses saillies, urgentes et fulgurantes. Autrement dit, de filmer une obsession charnelle qui, toujours, conduit à une éjaculation et à une fin sanglante. Chasseurs des ténèbres raconte une nouvelle fois cette obsession. De filmer des corps chargés d’érotisme donner la mort et la recevoir, de filmer des femmes superbes et fatales fondre sur une proie, sein nu et tanto entre les dents. De voir des peaux blanches se mêler à des peaux tatouées. De voir deux corps s’attirer l’un l’autre comme des aimants tragiques, s’exciter, se pénétrer, s’inter-pénétrer, pour dans la mort rester collés l’un à l’autre. Ce qui conduit à dire que le cinéma de Gosha carbure aussi à des désirs d’étreinte mais s’accomplit, s’assouvit, dans les ténèbres. Sauf que l’avant dernier corps à corps du film en question est un grand moment de poésie funèbre. Aussi beau que La mort des amants de Baudelaire. La noirceur de ce Gosha n’est pas celle du Corbucci d'Il grande silenzio. Le réalisateur nippon accorde à ses amants maudits l’union refusée de leur vivant, ne leur soumet ni les enfers ni le néant mais leur offre une barque fleurie qui les conduira à l’eldorado rêvé par Nakadai tout au long du film.
Monsieur le loup, c’est ainsi que Chise, la belle aveugle, appelait Kiba dans Kiba le loup enragé. Ce nom, on pourrait tout aussi bien l’appliquer à Gosha lui-même tant son cinéma est tout à la fois féroce, fascinant et sensuel.

100



Blade Runner (version européenne de 1982) de Ridley Scott - 1982
La complainte du sentier de Satyajit Ray - 1955
Zombie de George A. Romero - 1978
Ghost in the shell de Mamoru Oshii - 1995
La chute de Oliver Hirschbiegel - 2004
Halloween de John Carpenter - 1978
John Rambo de Sylvester Stallone - 2008
Akira de Katsuhiro Otomo -1988
Love Letter de Shunji Iwai - 1994
Pulp Fiction de Quentin Tarantino - 1994
The Wolves de Hideo Gosha - 1971
Chasseurs des ténèbres de Hideo Gosha - 1979
Bandit contre samouraïs de Hideo Gosha - 1978
Shining de Stanley Kubrick - 1980
Tarzan l'homme-singe de W.S Van Dyke - 1932
Tarzan et sa compagne de Cedric Gibbons et Jack Conway - 1934
Le seigneur des anneaux : La communauté de l'anneau de Peter Jackson - 2001
Le seigneur des anneaux : Les deux tours de Peter Jackson - 2002
Le seigneur des anneaux : Le retour du Roi de Peter Jackson - 2003
King Kong de Peter Jackson - 2005
La mort dans la peau de Paul Greengrass - 2004
Elephant de Gus Van Sant - 2003
Gerry de Gus Van Sant - 2002
La fille du puisatier de Marcel Pagnol - 1940
Shaun of the dead d'Edgar Wright - 2005
Kill ! de Kihachi Okamoto - 1968
Elle s'appelait Scorpion de Shunya Ito - 1972
La source thermale d'Akitsu de Kijû Yoshida - 1962
L'éclair de Mikio Naruse - 1952
Frère et soeur de Mikio Naruse - 1953
Au gré du courant de Mikio Naruse - 1956
Barry Lyndon de Stanley Kubrick - 1975
Collateral de Michael Mann - 2004
Miami Vice de Michael Mann - 2006
Public Enemies de Michael Mann - 2009
Soy Cuba de Mikhail Kalatozov - 1964
Star Wars : l'attaque des clones de George Lucas - 2002
Star Wars : la revanche des Siths de George Lucas - 2005
La guerre des étoiles de George Lucas - 1978
L'empire contre-attaque d'Irvin Kershner - 1980
Le retour du Jedi de Richard Marquand - 1983
Kill Bill vol. 1 de Quentin Tarantino - 2003
Kill Bill vol. 2 de Quentin Tarantino - 2004
L'enfance d'Ivan d'Andreï Tarkovski - 1962
Andreï Roublev d'Andreï Tarkovski - 1966
Kwaïdan de Masaki Kobayashi - 1964
La source d'Ingmar Bergman - 1959
Massacre à la tronçonneuse de Tobe Hooper - 1974
Evil dead de Sam Raimi - 1982
Evil dead 2 de Sam Raimi - 1987
Le jour des morts-vivants de George A. Romero - 1986
Land of the dead de George A. Romero - 2005
Le survivant de Boris Sagal - 1971
Mon voisin Totoro de Hayao Miyazaki - 1988
Le tombeau des lucioles d'Isao Takahata - 1988
Le monde d'Apu de Satyajit Ray - 1959
L'adversaire de Satyajit Ray - 1972
Avalon de Mamoru Oshii - 2001
Barberousse d'Akira Kurosawa - 1968
Sanjuro d'Akira Kurosawa - 1962
L'intendant Sansho de Kenji Mizoguchi - 1954
Mademoiselle Oyu de Kenji Mizoguchi - 1951
La guerre des mondes de Steven Spielberg - 2005
Le mont Fuji et la lance ensanglantée de Tomu Uchida - 1955
Brazil de Terry Gilliam - 1985
La prisonnière du désert de John Ford - 1956
Les deux cavaliers de John Ford - 1961
Rio Bravo de Howard Hawks - 1959
Soleil vert de Richard Fleisher - 1973
La planète des singes de Franklin J. Schaffner - 1968
Trauma de Dario Argento - 1993
Phenomena de Dario Argento - 1984
Profondo rosso de Dario Argento - 1975
Inferno de Dario Argento - 1980
Pat Garrett et Billy le Kid de Sam Peckinpah - 1973
Assaut de John Carpenter - 1974
Prince des ténèbres de John Carpenter - 1988
Ghosts of Mars de John Carpenter - 2001
Body Snatchers d'Abel Ferrara - 1993
The King of New York d'Abel Ferrara - 1990
Les contrebandiers de Moonfleet de Fritz Lang - 1955
La famille indienne de Karan Johar - 2001
Wall-e d'Andrew Stanton - 2008
Colorado de Sergio Sollima - 1966
Saludos Hombre de Sergio Sollima - 1969
Companeros de Sergio Corbucci - 1970
Le cercle rouge de Jean-Pierre Melville - 1970
Un flic de Jean-Pierre Melville - 1972
L'armée des ombres de Jean-Pierre Melville - 1969
Little Big Man d'Arthur Penn - 1970
La chute du faucon noir de Ridley Scott - 2001
La folie des grandeurs de Gérard Oury - 1971
Oscar d'Edouard Molinaro - 1967
Le petit monde de Don Camillo de Julien Duvivier - 1951
L'auberge rouge de Claude Autant-Lara - 1951
Ne nous fâchons pas de Georges Lautner - 1966
Blade 2 de Guillermo del Toro - 2002
Dracula de Francis Ford Coppola - 1992
Le chevalier de Maupin de Mauro Bolognini - 1965
Le narcisse noir de Michael Powell et Emeric Pressburger - 1947

Le seigneur des anneaux







Le cinéma de Peter Jackson, jusqu’au choix des illustrations sur les dvd collectors du Seigneur des Anneaux, emprunte beaucoup à la poésie de Victor Hugo, fusse t-elle dessinée : il embrasse aussi bien le rêve des anges et des petits que la légende des rois, la caresse d’un regard et d’une brise que le fracas des épées et le vent de l’épopée, l’éclosion et le baiser d’une fleur que l’éruption et l’explosion d’un volcan. Ses élans, ses châtiments, ne gâtent jamais ses arrêts, ses contemplations. Son cinéma, comme la poésie d’Hugo, est dicté par les rayons et les ombres, fait sienne l’idée, comme le soulignait Baudelaire à propos du poète, que la beauté est à la fois ardente et mélancolique, l’idée qu’un palais n’est rien sans sa rose et la femme à qui elle est dédiée, l’idée que cette rose vouée à lui rendre hommage, et inversement, peut, en se fânant ou par son épine, l’en affecter. On peut le voir, Jackson, en réalisant la monumentale trilogie, n’a pas seulement adapté Tolkien, il a traduit Hugo dans un genre, l’héroïc fantasy, et dans un langage, le cinématographe, qui, si le poète était né 100 ans plus tard, auraient peut-être et sans doute eu également ses faveurs. Dans Le Seigneur des anneaux, Jackson a filmé dans les yeux d’un enfant pas encore conçu la tristesse de voir sa mère ne pas prendre le chemin de son père, serti des cités fabuleuses ou des vestiges ô combien poétiques dans des montagnes, des vallées ou des forêts fantasmagoriques, pétrifié des anges ou des démons pour veiller sur des âmes blanches ou noires, levé des colosses gardiens de peuples, des tours monstrueuses aussi lugubres que la Tour des choses, levé des légions de créatures effrayantes pour en suspendre les horreurs en filmant le vol d’un papillon, suspendu le temps et offert le paradis en filmant le bonheur d’un pays de cocagne nommé Comté.
Son seigneur des anneaux vise bien souvent au même dessein supérieur que La légende des siècles : réinventer plus ou moins le monde pour défendre sa beauté, sa grâce et sa musique, contre ses misères et ses corruptions, contre les outrages qui lui sont infligés, contre l’industrie et le bruit de ses forges - déshumanisées mais néanmoins fascinantes. Où il est dit que la déforestation est un génocide, que la force naturelle (l’eau pour l’Isengard, le feu pour le Mordor et l’anneau) est seule capable de laver les péchés des pères. Où il est dit aussi que les petites gens doivent avoir l’hommage des grands.

Victor Hugo



La force l’enchante et l’enivre ; il va vers elle comme vers une parente : attraction fraternelle. Ainsi est-il emporté irrésistiblement vers tout symbole de l’infini, la mer, le ciel ; vers tous les représentants anciens de la force, géants homériques ou bibliques, paladins, chevaliers ; vers les bêtes énormes et redoutables. Il caresse en se jouant ce qui ferait peur à des mains débiles ; il se meut dans l’immense, sans vertige. En revanche, mais par une tendance différente dont la source est pourtant la même, le poète se montre toujours l’ami attendri de tout ce qui est faible, solitaire, contristé ; de tout ce qui est orphelin : attraction paternelle. Le fort qui devine un frère dans tout ce qui est fort, voit ses enfants dans tout ce qui a besoin d’être protégé ou consolé. C’est de la force même et de la certitude qu’elle donne à celui qui la possède que dérive l’esprit de justice et de charité. Ainsi se produisent sans cesse, dans les poèmes de Victor Hugo, ces accents d’amour pour les femmes tombées, pour les pauvres gens broyés dans les engrenages de nos sociétés, pour les animaux martyrs de notre gloutonnerie et de notre despotisme. Peu de personnes ont remarqué le charme et l’enchantement que la bonté ajoute à la force et qui se fait voir si fréquemment dans les oeuvres de notre poète. Un sourire et une larme dans le visage d’un colosse, c’est une originalité presque divine. Même dans ses petits poèmes consacrés à l’amour sensuel, dans ses strophes d’une mélancolie si voluptueuse et si mélodieuse, on entend, comme l’accompagnement permanent d’un orchestre, la voix profonde de la charité. Sous l’amant, on sent un père et un protecteur. Il ne s’agit pas ici de cette morale prêcheuse, qui, par son air de pédanterie, par son ton didactique, peut gâter les plus beaux morceaux de poésie, mais d’une morale inspirée qui se glisse, invisible, dans la matière poétique, comme les fluides impondérables dans toute la machine du monde.

Charles Baudelaire.

Aux rayons de soleils



Spleen

J’ai plus de souvenirs que si j’avais mille ans.

Un gros meuble à tiroirs encombré de bilans,
De vers, de billets doux, de procès, de romances,
Avec de lourds cheveux roulés dans des quittances,
Cache moins de secrets que mon triste cerveau.
C’est une pyramide, un immense caveau,
Qui contient plus de morts que la fosse commune.
- Je suis un cimetière abhorré de la lune,
Où, comme des remords, se traînent de longs vers
Qui s’acharnent toujours sur mes morts les plus chers.
Je suis un vieux boudoir plein de roses fanées,
Où gît tout un fouillis de modes surannées,
Où les pastels plaintifs et les pâles Boucher,
Seuls, respirent l’odeur d’un flacon débouché.
Rien n’égale en longueur les boiteuses journées,
Quand sous les lourds flocons des neigeuses années
L’ennui, fruit de la morne incuriosité,
Prend les proportions de l’immortalité.
- Désormais tu n’es plus, ô matière vivante !
Qu’un granit entouré d’une vague épouvante,
Assoupi dans le fond d’un Saharah brumeux ;
Un vieux sphinx ignoré du monde insoucieux,
Oublié sur la carte, et dont l’humeur farouche
Ne chante qu’aux rayons du soleil qui se couche.

Charles Baudelaire.

En lisant ce poème que j’aime et qui m’aime,
je songe à mes souvenirs que j’aime et qui m’aiment,
à mes très chers déjà vus,
aux anges échus de Tarkovski ou d’Oshii,
aux putes angéliques et aux flics déchus d’Ellroy,
aux rêveuses de Victor Hugo et aux dormeuses de Charles Cros,
à l’Ophélie de Rimbaud et d'Argento,
aux amoureux et aux amoureuses de Tagore,
à la lune et à la mer de Baudelaire,
à mes dormeuses et à mes dormeurs,
à la mer silencieuse et noire qui, d’astre en astre, attend avec nonchalence l’aventurier de demain,
à mes frères et soeurs d’âmes,
aux explorateurs et aux archéologues, à ceux d’hier et à ceux du futur,
à Howard Carter et au Capitaine Jean-Luc Picard,
à Hera dans National Geographic,
à la fille projetée de Boomer et de Galen,
au "I'm coming for all of you" de Laura Roslin,
au "All along the watchtower" de Kara Thrace,
à la destruction du vaisseau résurrection,
aux chauds sanglots et aux morts de Boomer, aux visions de Leoben,
aux centurions défilant sur le pont du Galactica,
au dernier vol et aux flamants roses de Laura Roslin et William Adama,
au dernier combat et au dernier saut du Galactica, à son dernier voyage,
aux adieux de Kara,
à la perfection de Sam,
au dernier voyage de Kosh et Sheridan,
à l’âme pure et chevaleresque du Marcus d’Ivanova,
à la plus belle aube de Minbar,
à la main de Delenn qui, chaque aurore, parvient à atteindre et à caresser son soleil,
à l’empreinte de G’Kar partout laissée sur l’héroïque station Babylon 5, et dans les âmes de ceux qui l’ont entendu,
au vaisseau en feu d’Hiroshi,
aux poèmes flamboyants de Batty,
aux jouets de J.F Sebastian,
aux larmes de Rachel, à la langue morte de Pris,
à la frêle poitrine de Catherine Spaak, au sourire enjôleur du gracile et grâcieux Chevalier de Maupin,
à la blanche Mariko Okada, aux pétales envolées et écarlates d’Akitsu,
à la fille du puisatier qui voudrait se cacher dans une boîte,
aux danses enflammées de Shah Rukh Khan, au regard en or de Kajol,
aux mises en scènes et aux images, aux musiques et aux sons quantiques de Carpenter,
aux rêves enfouis de John Ford, aux chevauchées du Duke,
aux bras de John Wayne portant au ciel la jeune Debbie,
à l’âne Balthazar qui, lentement un matin, s’est endormi au milieu d’insoucieux moutons,
aux larmes travesties de Melville,
aux dernières vérités d’Illyria,
à Buffy qui, dans la Bouche de l'enfer, se relève pour dire merde au Premier,
au sourire et à la mort d’un Rayon de soleil,
à la mort et au sourire de Daniela,
aux lucioles de Takahata, à Seita refermant le carton sur Setsuko,
aux braquages et aux évasions d'Omar Little,
à Michel Lee qui prend sa relève,
aux derniers feux et aux dernières ombres du Berlin de La chute,
au cimetière des éléphants, au royaume de Jane et Tarzan,
à l'avant dernier mohican et à la jeune fille qui n'a jamais atterri,
au bain de la comtesse de Lyndon,
aux vents de Phenomena,
au "toute résistance est futile" des Borgs, et des profanateurs de Ferrara,
à l’oiseau rouge de Mugen,
à la main droite et à la main gauche de Durga,
aux rosées et aux lotus de Satyajit Ray,
aux lagons perdus de Michael Mann,
aux larmes de Billie Frechette,
aux évasions de John Dillinger,
à l’aube nouvelle de Max le taxi,
à la flûte enivrante et au tigre endormi du Sixième sens,
aux zombies liminaires et insouciants du Jour des morts-vivants,
à ses zombies aquatiques,
aux souvenirs de Bub et à la révolte de Big Daddy,
à la communauté de l'anneau,
au précieux de Gollum,
au fils d'Arwen et d'Aragorn,
à King Kong qui apprend aux bus et aux blondes à voler, à son royaume perdu,
à Tabata qui apprend à sa future tendre à voler puis à suspendre son vol,
aux prostituées libérées de Kill, la forteresse des samouraïs,
aux seins nus et passionnés des Delacroix,
aux seins nus et aux femmes létales de Gosha, à leurs sensuels corps à corps,
à la vengeance d'Orin de Feu et à son bodhisattva,
au corps dédié et oriental du Marc-Antoine de Milius,
aux orgies et au lit orphelin de Cleopâtre et Marc-Antoine,
aux voix et aux fresques érotiques du Narcisse noir qui, jusqu’à la fin des temps, continueront à s’extasier,
au lac d’Anju qui, toujours, murmure son refrain affligé,
aux voix d’outre-tombe et aux cerisiers de Mizoguchi qui, chaque jour, délivrent un remords et voient une fleur s’envoler,
à la Yang Kwei-fei de Bai Ju-yi,
aux rivières de Mikio Naruse,
à mes oreilles charmées par la sonorité des bijoux chevillés aux danseuses de Bollywood,
à mes oreilles bercées par les symphonies de Bear McCreary, par les mélancolies de Philip Glass, par l'"Au clair de lune" de Beethoven et Van Sant, par la voix de Lata Mangeshkar pour “Kucch dil ne kaha”,
à mes oreilles enivrées et extasiées par des langues chantantes et lointaines, mais malgré tout familières, par le “Chaiyya Chaiyya” de Sapna Awasthi et Sukhwinder Singh, par les accents heike de Blade Runner et Battlestar Galactica, par les “To-o kami emi tame” de Ghost in the shell et Innocence,
à mes oreilles chavirées par le trip fantômatique de Mugen, ou le trip lunatique d'Argento et de Donaggio,
à mes oreilles bouleversées par les plaintes de Nang Nak,
à mon sang bouillonnant et à mon coeur enflé par les tambours du Japon,
à mes narines flattées par des parfums caressants et lointains, mais autrefois si proches,
à mon palais et à mes yeux ravis des saveurs et décors du très indochinois “Madame Butterfly”,
à mes yeux ensorcelés par les danses du ventre de Salma et Malaika, ou par la poitrine de Faye Valentine,
à mes yeux enorgueillis par les saris et les étoffes fragiles,
à mes yeux fiers d’avoir contemplé et admiré le majestueux Sphinx et les pharaoniques pyramides, les magnifiques fresques du tombeau de Ramosé,
à mon regard enchanté d’avoir baisé les rives fleuries et prodigues du Nil, et d’avoir soupçonné au-delà un désert parfait,
à mes pas subjugués d’avoir, à Karnak et au temple de Louxor, arpenté la terre arpentée il y a 3300 ans par les pieds royaux et complices de Touthânkamon et Ânkhésenpaamon,
à mes pas effarés d’avoir foulé la terre tombale et rosée des pharaons, la Vallée matricielle des Reines, la Vallée phallique des Rois,
d’avoir, sur le pont ou dans le salon du S.S Karnak d’Agatha Christie, calqué mes pas et mes cocktails sur ceux d’Hercule Poirot,
à mon âme éblouie d’avoir partagé le tombeau de quelques Reines d’Egypte, d’avoir partagé le lit poétique des princesses thaïs ou khmers,
à mon âme irradiée de tous ces très chers souvenirs,
à mon âme avide de rêveries et de souvenirs futurs ; à Pétra, à Abu Simbel, à Pompei, à Borobudur, à l’île d’Elephanta, à Jaipur, à Jodhpur, à Udaipur, à Khajuraho, au Taj Mahal, à Tik’al, aux bains d’Hakone, aux daims de Nara, aux temples shintô, aux lagons de Bora Bora et ses soeurs, aux jungles primitives et aux volcans de Java, aux falaises de Krabi, à la Baie d'Halong, aux gorges du Verdon, à Monument Valley, au grand canyon, au lac Powell de La planète des singes, aux cratères de la Lune, au sable rouge de Mars, aux vents de Jupiter, aux lacs de Titan, aux anneaux de Saturne, aux glaces de Pluton, aux soleils d'Alpha du Centaure, et à plus loin encore,
à mon âme envieuse de chimèriques amazones et de cités perdues ou enfouies, d’explorer les jardins suspendus de la fière Babylone, le palais oublié et fantastique du Voleur de Bagdad, les harems de l’Inde pré-victorienne, Fondcombe, Minasterith, La Moria, L'Argonath, Osgiliath, le gouffre de Helm, les tours d'Isangar et du Mordor, Minas Morgul, la Comté, le Bradbury Building et les pyramides de la Tyrell Corporation, Babylon 5, la planète-mère des Vorlons et ses secrets, Z’ha’dum et ses ombres, Deep Space Nine, Risa et ses sirènes.
Aussi, me sera-t-il permis, cet automne au pays du sourire, de louer et, plus profondément encor, d’aimer ce très cher poème de Baudelaire aux pieds des temples enlacés d’Angkor, aux pieds du Bayon ou du Ta Phrom, maintes fois visités, il y a peu, et bien longtemps, sous d’autres hospices, papillon qui, avec délice, s’en exhalait ou serpent qui, languissamment, la moindre pierre en caressait, jeune tigre rôdeur au feulement curieux ou petit singe mendiant et voleur, tailleur d’apsaras ou joueur de flûtes enchantées.
Aux rayons de lunes aussi.

Les vampires de Stanley Kubrick



Je te frapperai sans colère
Et sans haine, — comme un boucher !
Comme Moïse le rocher,
— Et je ferai de ta paupière,

Pour abreuver mon Saharah,
Jaillir les eaux de la souffrance ;
Mon désir gonflé d’espérance
Sur tes pleurs salés nagera

Comme un vaisseau qui prend le large,
Et dans mon cœur qu’ils soûleront
Tes chers sanglots retentiront
Comme un tambour qui bat la charge !

Ne suis-je pas un faux accord
Dans la divine symphonie,
Grâce à la vorace Ironie
Qui me secoue et qui me mord ?

Elle est dans ma voix, la criarde !
C’est tout mon sang, ce poison noir !
Je suis le sinistre miroir
Où la mégère se regarde.

Je suis la plaie et le couteau !
Je suis le soufflet et la joue !
Je suis les membres et la roue,
Et la victime et le bourreau !

Je suis de mon cœur le vampire,
— Un de ces grands abandonnés
Au rire éternel condamnés,
Et qui ne peuvent plus sourire !

Charles Baudelaire.

Les femmes damnées de Dracula



Femmes damnées

Comme un bétail pensif sur le sable couchées,
Elles tournent leurs yeux vers l’horizon des mers,
Et leurs pieds se cherchant et leurs mains rapprochées
Ont de douces langueurs et des frissons amers.

Les unes, coeurs épris des longues confidences,
Dans le fond des bosquets où jasent les ruisseaux,
Vont épelant l’amour des craintives enfances
Et creusent le bois vert des jeunes arbrisseaux ;

D’autres, comme des soeurs, marchent lentes et graves
A travers les rochers pleins d’apparitions,
Où saint Antoine a vu surgir comme des laves
Les seins nus et pourprés de ses tentations ;

Il en est, aux lueurs des résines croulantes,
Qui dans le creux muet des vieux antres païens
T’appellent au secours de leurs fièvres hurlantes,
Ô Bacchus, endormeur des remords anciens !

Et d’autres, dont la gorge aime les scapulaires,
Qui, recélant un fouet sous leurs longs vêtements,
Mêlent, dans le bois sombre et les nuits solitaires,
L’écume du plaisir aux larmes des tourments.

Ô vierges, ô démons, ô monstres, ô martyres,
De la réalité grands esprits contempteurs,
Chercheuses d’infini, dévotes et satyres,
Tantôt pleines de cris, tantôt pleines de pleurs,

Vous que dans votre enfer mon âme a poursuivies,
Pauvres soeurs, je vous aime autant que je vous plains,
Pour vos mornes douleurs, vos soifs inassouvies,
Et les urnes d’amour dont vos grands coeurs sont pleins !

A la pâle clarté des lampes languissantes,
Sur de profonds coussins tout imprégnés d’odeur
Hippolyte rêvait aux caresses puissantes
Qui levaient le rideau de sa jeune candeur.

Elle cherchait, d’un oeil troublé par la tempête,
De sa naïveté le ciel déjà lointain,
Ainsi qu’un voyageur qui retourne la tête
Vers les horizons bleus dépassés le matin.

De ses yeux amortis les paresseuses larmes,
L’air brisé, la stupeur, la morne volupté,
Ses bras vaincus, jetés comme de vaines armes,
Tout servait, tout parait sa fragile beauté.

Etendue à ses pieds, calme et pleine de joie,
Delphine la couvait avec des yeux ardents,
Comme un animal fort qui surveille une proie,
Après l’avoir d’abord marquée avec les dents.

Beauté forte à genoux devant la beauté frêle,
Superbe, elle humait voluptueusement
Le vin de son triomphe, et s’allongeait vers elle,
Comme pour recueillir un doux remerciement.

Elle cherchait dans l’oeil de sa pâle victime
Le cantique muet que chante le plaisir,
Et cette gratitude infinie et sublime
Qui sort de la paupière ainsi qu’un long soupir.

- ” Hippolyte, cher coeur, que dis-tu de ces choses ?
Comprends-tu maintenant qu’il ne faut pas offrir
L’holocauste sacré de tes premières roses
Aux souffles violents qui pourraient les flétrir ?

Mes baisers sont légers comme ces éphémères
Qui caressent le soir les grands lacs transparents,
Et ceux de ton amant creuseront leurs ornières
Comme des chariots ou des socs déchirants ;

Ils passeront sur toi comme un lourd attelage
De chevaux et de boeufs aux sabots sans pitié…
Hippolyte, ô ma soeur ! tourne donc ton visage,
Toi, mon âme et mon coeur, mon tout et ma moitié,

Tourne vers moi tes yeux pleins d’azur et d’étoiles !
Pour un de ces regards charmants, baume divin,
Des plaisirs plus obscurs je lèverai les voiles,
Et je t’endormirai dans un rêve sans fin ! “

Mais Hippolyte alors, levant sa jeune tête :
- ” Je ne suis point ingrate et ne me repens pas,
Ma Delphine, je souffre et je suis inquiète,
Comme après un nocturne et terrible repas.

Je sens fondre sur moi de lourdes épouvantes
Et de noirs bataillons de fantômes épars,
Qui veulent me conduire en des routes mouvantes
Qu’un horizon sanglant ferme de toutes parts.

Avons-nous donc commis une action étrange ?
Explique, si tu peux, mon trouble et mon effroi :
Je frissonne de peur quand tu me dis : ” Mon ange !
“Et cependant je sens ma bouche aller vers toi.

Ne me regarde pas ainsi, toi, ma pensée !
Toi que j’aime à jamais, ma soeur d’élection,
Quand même tu serais une embûche dressée
Et le commencement de ma perdition ! “

Delphine secouant sa crinière tragique,
Et comme trépignant sur le trépied de fer,
L’oeil fatal, répondit d’une voix despotique :
- ” Qui donc devant l’amour ose parler d’enfer ?

Maudit soit à jamais le rêveur inutile
Qui voulut le premier, dans sa stupidité,
S’éprenant d’un problème insoluble et stérile,
Aux choses de l’amour mêler l’honnêteté !

Celui qui veut unir dans un accord mystique
L’ombre avec la chaleur, la nuit avec le jour,
Ne chauffera jamais son corps paralytique
A ce rouge soleil que l’on nomme l’amour !

Va, si tu veux, chercher un fiancé stupide ;
Cours offrir un coeur vierge à ses cruels baisers ;
Et, pleine de remords et d’horreur, et livide,
Tu me rapporteras tes seins stigmatisés…

On ne peut ici-bas contenter qu’un seul maître !
“Mais l’enfant, épanchant une immense douleur,
Cria soudain : – ” Je sens s’élargir dans mon être
Un abîme béant ; cet abîme est mon cœur !

Brûlant comme un volcan, profond comme le vide !
Rien ne rassasiera ce monstre gémissant
Et ne rafraîchira la soif de l’Euménide
Qui, la torche à la main, le brûle jusqu’au sang.

Que nos rideaux fermés nous séparent du monde,
Et que la lassitude amène le repos !
Je veux m’anéantir dans ta gorge profonde,
Et trouver sur ton sein la fraîcheur des tombeaux ! “

- Descendez, descendez, lamentables victimes,
Descendez le chemin de l’enfer éternel !
Plongez au plus profond du gouffre, où tous les crimes,
Flagellés par un vent qui ne vient pas du ciel,

Bouillonnent pêle-mêle avec un bruit d’orage.
Ombres folles, courez au but de vos désirs ;
Jamais vous ne pourrez assouvir votre rage,
Et votre châtiment naîtra de vos plaisirs.

Jamais un rayon frais n’éclaira vos cavernes ;
Par les fentes des murs des miasmes fiévreux
Filtrent en s’enflammant ainsi que des lanternes
Et pénètrent vos corps de leurs parfums affreux.

L’âpre stérilité de votre jouissance
Altère votre soif et roidit votre peau,
Et le vent furibond de la concupiscence
Fait claquer votre chair ainsi qu’un vieux drapeau.

Loin des peuples vivants, errantes, condamnées,
A travers les déserts courez comme les loups ;
Faites votre destin, âmes désordonnées,
Et fuyez l’infini que vous portez en vous !

Charles Baudelaire.

Aux temps frivoles



Aux voix, aux soupirs,
des temps lointains ou des confins de l'Univers,
le poète est obligé.
Aux voix perdues des antiques rivages, comme aux voix langoureuses des quantiques archipels,
le poète, la nuit, s’enivre.
Aux soupirs des sirènes du Nil ou du Sarasvatî, comme aux soupirs des sirènes des Mondes inconnus, à leurs chants mélodieux et captivants qui, dans les coeurs des voyageurs, échouent pour, jamais, ne s’y retirer,
le poète, envoûté, s’abandonne tout entier.
A l’heure misérable où le voile, de morte rigueur, soustrait et ne dit Rien,
le poète se souvient
des voiles pleins de charmes et d’éclats qui, il y a trois mille ans, ne soustrayaient pas au monde la grâce magique de ses sirènes, dévoilant de fiers monts et de fières merveilles, de splendides chairs blanches comme de splendides chairs cuivrées ou dorées.
A l’heure moyen-âgeuse où le voile exclut et interdit, efface et désintègre, où toute prétendue pudeur n'est qu'alibi pour rester dans l'ombre "de",
le poète rêve les rêves des papillons et les voiles érotiques de Demain ou D’ailleurs.
Aux temps des lions qui, aux pieds des gazelles, ne leur faisaient pas ombrages.
A l’heure où la sensualité entend être reprimée,
le poète pense aux temps où la flûte guidait les pas de danses célestes des maharis ou des devadasi.
Aux temps de Khajuraho.
Aux temps anciens où le Ciel, multiple et léger, n’imposait d’apparences et de rigueurs insensées.
Aux temps futurs où les Voyageurs de l’Infini, attirés par des mélodies inconnues, viendront à nouveau échouer aux pieds d’autres Circé, d’autres Durga.
Aux temps lyriques et frivoles.
Aux temps extatiques.

A toutes les Circé. A toutes les Durga.

Nang Nak

Qui, dans le murmure d’une rivière,
S’en va à la guerre,
Et s’éloigne d’une âme frêle
S’éloigne aussi de la sienne.

Et celle qui, dans une rivière de silence,
Tous les jours, attend son amant,
Effleurant un enfant qui, jamais, ne sera vivant,
Meurt dans un long tourment.

Lui, bébé jamais né vivant,
Qui, affolé par les éléments,
Cherche les bras de sa mère résistante à la fureur des vents,
Attend la chaleur de son coeur, mort-vivant.

Le dernier souffle



Le titre du roman de José Giovanni, Le deuxième souffle, trompe sur le propos du film éponyme de Melville chez qui, deuxième s’est toujours entendu dernier. Le dessein du cinéaste, en réalité, a toujours été de filmer le dernier souffle des derniers samouraïs. Un cinéaste, des samouraïs en hiver, à la recherche de l'accord suprême et du silence parfait. D’un film de Melville, on peut dire qu’il s’agit de filmer l’accord souverain de l’océan, l’accord triste d’un oiseau en cage, la rengaine lancinante des trains de nuit ou de banlieue, des cavales feutrées en forêt, des silences claustraux dérangés par le bruit du vent et de la pluie, zébrés de gunfights à la précision chirurgicale ; autrement dit, à travers ces bruits et ces silences, l’homme au stetson filmait des choix de vie et des choix de mort. Avant d’accorder à ses ronins le silence parfait auquel, plus ou moins en secret, ils aspiraient. Après leur avoir inventé des vies d’hommes libres et intègres, après avoir inventé la sienne, des vies non sujettes à dérision.

L'adversaire















Dire de L’adversaire qu’il raconte l’obsession première de son auteur : voir, entendre, sentir et goûter à nouveau son enfance perdue, pour retrouver sa pureté et son innocence, pour garder son âme farouche et rebelle. Par où la geste poétique et onirique passe aussi nécessairement. Le cinéma de Satyajit Ray est voué à retrouver l’odeur envoûtante du frangipanier au pied duquel il devait se réfugier pour révasser et se prélasser, à pouvoir retrouver la lumière authentique et tendre d’un paradis immaculé duquel il s’est exilé, à en retrouver ses bruits et ses charmes.
Dire aussi de L’adversaire qu’il met en scène, brillamment, deux autres thèmes chers à Satyajit Ray : la peur de l’enfermement, donc de la ville, et la peur de perdre son identité indienne. Vécues par le héros du film, Siddharta, dont l’obsession est d’entendre à nouveau le chant d’un oiseau, qui, jamais, ne pourra chanter le même refrain enchanté dans une cage d’un marché de Calcutta (figurant du même coup le sort de l’homme qui ne peut reproduire le même refrain dans une ville où, encagé, il est soumis à la promiscuité de ses contemporains), et de retrouver l’âme insoumise d’une soeur vendue à la ville et bientôt à l’occident, qui pourrait bientôt revêtir un uniforme d’”infirmière” lascive et vénale.
Dire encore que Satyajit Ray, dans son emploi des flashbacks, fulgurants et pertinents, filme de sublimes haikus.
Dire enfin que Satyajit Ray, precellent à filmer des jeunes femmes et des jeunes filles en fleurs, l’est aussi à filmer de suprêmes et magnifiques échappées, celle notamment où, dans un beau moment suspendu, l'on voit les deux tourtereaux, du haut d'un building, s'évader de la foule grouillante de Calcutta. Et également dans sa manière éminemment poétique de conclure un film.

Taizhen



Danser et flirter avec les étoiles, avec des ghaziyas et des apsaras, avec des princesses d'Inde et d'Egypte. Filmer les absents. Filtrer la vérité et la beauté du monde. Maquiller la vie d’un rimelle de mélancolie, l’habiller d’un voile d’extase antique. S’inventer des milliers de souvenirs. Se réinventer tous les jours. Vivre des milliers de fantasmes. Se réincarner à volonté, sans faire abstraction de ses précédentes expériences. Telles sont les beautés notoires du cinéma et des séries télé.
Quelles en sont les beautés secrètes ?
Chez Wong Kar-wai, révéler le langage secret de la bouche de Zhang Ziyi, dire des femmes sublimes qu’elles finissent en fumerolles de cigarettes, qui deviennent autant de nuages flottants, dire qu’une larme de Zhang a la grâce cristalline d’une note de piano de Philip Glass, dire aussi qu’une Zhang a tout d’une Taizhen (Très pure essence) au visage de fleur et au teint de neige.
Chez Gus Van Sant, d’Elephant à Gerry, murmurer le secret du cosmos, qui crée autant de vertiges et de mirages.
Chez Satyajit Ray, dévoiler le langage secret du lotus et de la rosée, ou des jeunes filles qui dansent sous la pluie.
Chez Mamoru Oshii, comme chez Ronald D. Moore, dire que les poupées pleurent aussi, montrer qu’en chaque plume ou chaque flocon de neige versé on peut voir un ange tomber, qu’en nombre d'hélicos ou vipers s’élever on peut admirer un ange s’envoler, qu’en nombre de balles déversées on peut voir une larme absoudre, dévoiler le langage secret des mouettes ou des colombes, dire enfin qu’Oshii se prononce aussi Tsugé.
Chez Kenji Kamiyama, dans Ghost in the shell : Stand alone complex, où il est dit que d'une larme de tachikoma, on peut voir le Ciel.
Chez John Ford, pleurer des déserts perdus et filmer des cavaliers qui pleurent des absentes.
Chez Akira Kurosawa, où en chaque flèche tiré on peut voir une âme terrassée, montrer également des âmes chanceller.
Chez Michael Mann, filmer en haute définition des fantômes apaches hantant les nouveaux déserts d’Amérique.
Chez Mikio Naruse, dire que d’une larme d’Hideko affleure la promesse d’un sourire.
Chez Kijû Yoshida, dans La source thermale d’Akitsu, montrer une nuque blanche pour pleurer un ange mortifié, dire que du sang versé d’Akitsu la Voie lactée bien qu'attristée en soit constellée.
Chez Kenji Mizoguchi, dire qu’un lac gelé ne gèlera jamais une âme échappée, dire aussi que d’un palais endormi, l’écho de deux rires libérés verra à l’aube chanter l’oiseau Nue.
Chez Yasujiro Ozu, montrer qu’une maison dit beaucoup sur son propriétaire.
Chez Stanley Kubrick, donner une vision implacable et exaltante de l’Univers, de l’Homme et des aléas de son Evolution, autrement dit ne pas prendre les certitudes scientifiques et prétentieuses de l’homme pour des réalités universelles, dire merde à la stupide théorie de Fermi, dire merde à Einstein aussi.
Chez Andreï Tarkovski, c’est la mer allée avec l’âme, où il est dit aussi que chaque flocon de neige est une larme d'ange, connaître le secret de la cloche et du cuivre qui sonne, connaître le langage des algues et du ruisseau, de la pluie et du vent.
Chez Jean-Pierre Melville, c’est l’océan allé avec l’âme des résistants et des samouraïs, où il est dit qu’une larme travestie appartient à celui qui la met en scène.
Chez Dario Argento, donner un sens opératique, esthétique, érotique, lunatique, baudelairien à la peur, dire que son vertige est aussi son exaltation.
Chez John Carpenter, dire merde à notre perception naïve de la réalité du monde en créant d’innombrables et insaisissables créatures quantiques, accorder foi à la théorie du Multivers, donner un sens infiniment plus profond aux miroirs.
Chez Peter Jackson, dire qu'un regard de Kong peut être aussi bien une brise qu'un ouragan.
Chez Tsui Hark, dire merde à Einstein et à sa loi de la relativité, vouloir franchir le mur soi-disant infranchissable de la vitesse de la lumière ; dire merde à Newton et à sa loi de la gravité, s’affranchir du diktat de la pesanteur.
Chez Shunji Iwai et dans Love Letter, dire que la neige réveille les tendres souvenirs de l’enfance et n’efface pas les douleurs de l’adulte.
Chez Ridley Scott et dans Blade Runner, dire que les jouets orphelins de JF Sebastian attendent tous les jours son retour, dire qu’une langue d’androïde flamboyante est plus précieuse que celle d’un esclave zombiesque humain, dire que seuls les androïdes peuvent encore pleurer, montrer aussi que d’une larme de Nexus on peut voir une âme s’écouler sans se renier.

A suivre…

Rancho Bravo



Non content d’aimer filmer John Wayne, Andrew V. McLaglen aimait aussi filmer James Stewart, de sorte qu’il lui a offert, dans Rancho Bravo, avant Bandolero, l’un de ses rôles les plus touchants, à savoir celui d’un cowboy vieillissant et entêté à la recherche d’un taureau anglais perdu dans les landes texanes enneigées vouées à l’élevage de bêtes à cornes. Tout çà pour mettre le grand échalas dans les bras de Maureen O’Hara, et donc pas seulement pour la bouille et les yeux attachants dudit taureau. McLaglen aimait aussi filmer l’Irlande, donc les rouquins bourrus, ici Brian Keith, et les cornemuses, n’hésitant pas à faire appel au "God save the queen" pour commander au taureau en question, tout en entourant ces personnages wasp de non wasp, des indiens pour John Wayne, des mexicains pour James Stewart et Brian Keith. Ce cinéaste si généreux aimait filmer des familles formidables, toujours métissées. A l’image d’un petit veau rouquin et moelleux, fruit de l’union entre une vache à cornes texane à poils durs et d’un taureau britannique à poils soyeux.

Histoires de fantômes



Voir/écouter Nang Nak de Nonzee Nimibutr, Chatchai Pongprapapan et Pakawat Waitwittaya pour dire que filmer des fantômes ou des futurs fantômes est l'une des plus belles vertus du cinéma. Voir/écouter aussi : Battlestar Galactica de Ronald D. Moore, Bear McCreary et Philip Glass dédiée à la Terre et au Soleil, à Hera 150000 ans plus tard, à Boomer et Nathalie Six, à Leoben et Daniel, à Aurora et Helios, à l'hybride et à toutes les poupées avortées, Blade Runner de Ridley Scott et Philip K. Dick dédié au(x) fantôme(s) de Rachel et de Batty, aux jouets de J.F Sebastian et à toutes les poupées érotiques des colonies de l’espace, Cowboy Bebop de Shinichiro Watanabe et Yôko Kanno dédiée à Faye Valentine et Françoise, La complainte du sentier et Le monde d'Apu de Satyajit Ray et Rabindranâth Tagore dédiée aux lucioles, à Durga et Aparna, La mort dans la peau de Paul Greengrass dédié aux fantômes de Jason Bourne, Ghost in the shell de Mamoru Oshii et Kenji Kawai dédié au ghost de Motoko, Tarzan l’homme-singe de W.S Van Dyke et d’Edgar Rice Burroughs dédié au cimetière des éléphants, Angel de Joss Whedon dédié à Fred et Wesley, et aux soi-disants mensonges d’Illyria, The Wire de David Simon et Ed Burns dédié au fantôme de Baltimore, Omar Little, Elephant de Gus Van Sant et Beethoven dédié aux fantômes de Colombine, Shining de Stanley Kubrick dédié aux fantômes lubriques dudit Kubrick, Le tombeau des lucioles d’Isao Takahata “et” Akiyuki Nosaka dédié à Setsuko et Seita, Buffy contre les vampires de Joss Whedon dédiée aux fantômes de Spike et Buffy, Little Big Man d’Arthur Penn dédié aux Cheyennes et à Rayon de soleil, Collateral de Michael Mann dédié aux fantômes venus du désert, Trauma de Dario Argento et Pino Donaggio dédié à l'Ophélie de Rimbaud et aux lunatiques de Baudelaire, Love Letter de Shunji Iwai et Remedios dédié au fantôme gelé de Fujii Itsuki et d’Hiroko Watanabe, Akira de Katsuhiro Otomo dédié à Akira et Tetsuo, Lettres d’Iwo Jima de Clint Eastwood, Kyle Eastwood et Iris Yamashita dédié aux nombreux fantômes d’Iwo Jima, L’enfance d’Ivan et Solaris d’Andreï “et” Arseni Tarkovski dédié à un arbre et à un océan, Le narcisse noir de Michael Powell, Emeric Pressburger, Alfred Junge, Brian Easdale et Jack Cardiff dédié aux voix érotiques de l’Inde quatre fois millénaire, The Lovers de Tsui Hark et James Wong dédié à un couple de papillons raconté par des cigales, Mohabbatein d’Aditya Chopra dédié au fantôme de Raj Aryan, Martyrs de Pascal Laugier dédié aux fantômes d'Anna et Lucie, L’intendant Sansho, Les contes de la lune vague après la pluie, L’impératrice Yang Kwei-fei, Les amants crucifiés de Kenji Mizoguchi, Fumio Hayasaka, Kazuo Miyagawa ou Kôhei Sugiyama dédiés à Anju, à la princesse Wakasa, à Miyagi, à Yang Kwei-fei, à O-San, La source thermale d’Akitsu de Kijû Yoshida et Mariko Okada dédié aux amantes sacrifiées de Mizoguchi, Samurai Champloo de Shinichiro Watanabe dédiée aux héroïnes de Mizoguchi, aux ronins de Kurosawa, au samouraï qui sent le tournesol, Pulp Fiction de Quentin Tarantino dédié à Mia Wallace et aux fantômes dudit Tarantino, Kill Bill de Quentin Tarantino, Ennio Morricone, Meiko Kaji et RZA, dédié à Beatrix Kiddo, à Lady Snowblood et Sasori, Elle s’appelait Scorpion de Shunya Ito dédié aux fantômes libérés par Matsu, Baby Cart, l'âme d'un père, le coeur d'un fils et le paradis blanc de l'enfer de Buichi Saito et Yoshiyuki Kuroda dédiés aux fantômes d'Itto Ogami, Kwaïdan de Masaki Kobayashi, Yoshio Miyajima et Tôru Takemitsu dédié à Michiyo, à la femme des neiges, et aux fantômes flamboyants d’un clan déchu, Barry Lyndon de Stanley Kubrick et John Alcott dédié à la spectrale comtesse de Lyndon, Cold Case dédiée à Daniela, Les sept samouraïs d’Akira Kurosawa dédié à la femme perdue de Rikichi, et aux nobles samouraïs tombés, Barberousse d'Akira Kurosawa dédié à la mariée, Titanic de James Cameron et James Horner dédié aux fantômes sous-marins dudit Titanic, Memories de Koji Morimoto, Katsuhiro Otomo, Satoshi Kon, Yôko Kanno et Puccini dédié aux roses magnétiques, Innocence de Mamoru Oshii et Kenji Kawai dédié à celles qui n'entendent et ne répondent plus, la saga des morts-vivants de George A. Romero dédiée aux ghosts des Bub et des Big Daddy, Body Snatchers d’Abel Ferrara et Bojan Bazelli dédiés aux ombres résistantes, Public Enemies de Michael Mann, Elliot Goldenthal, Otis Taylor, et Dante Spinotti dédié au fantôme de Billie Frechette et aux dix millions d’esclaves d’Otis, Babylon 5 de J. Michael Straczinski dédiée à Marcus, G'Kar, Lyta, Kosh et Sheridan, les westerns de John Ford, de John Wayne et de Richard Widmark dédiés aux absentes.
Tout çà pour dire aussi : voir tous ces films de fantômes et mourir, pour renaître, non soustrait mais enrichi, greffé, intensifié. Tout çà pour dire aussi que les fantômes comptent bien souvent autant que les vivants. Tout çà pour dire que nos fantômes à nous ont bien souvent des noms de séries télé ou de cinéma, d’Orient ou d’Occident, et parfois d’étranges no man’s land, s’appellent Faye Valentine ou Akitsu, Durga ou Hera, G'kar ou Omar Little, ont des yeux de Chine ou d’Inde, du pays du soleil levant ou d’Amérique, ont la langue qui chante d’antiques légendes ou murmure des peurs oubliées, habitent des galaxies lointaines ou toutes proches, les déserts de John Ford, les jungles d’Afrique ou d’Asie, les guettos d’Amérique ou le Los Angeles de 2019, les palais moghols ou d’Egypte. Leurs voix révolues ou pas encore entendues continuent de susurrer à nos sens nostalgiques ou voués à l’anticipation mille et une douleurs, mille et un tourments, mille et un plaisirs, mille et une saveurs, nous permettent de partager aussi bien le paradis de Maureen O’ Sullivan et Johnny Weissmuller, celui de Sharon et Helo, que de tutoyer les étoiles avec les Réplicants ou les Cylons.

Starman

Revoir vingt ans après le très beau Starman de Carpenter pour constater que l’homme des étoiles n’a pas pris une ride (les films de Carpenter ne vieillissent pas), que la voix et le visage de Karen Allen ont toujours cette tristesse et cette douceur qui nous ont fait tant craquer adolescent, que Jeff Bridges, auréolé d’une musique céleste, est toujours aussi touchant dans sa façon non violente d’échapper à la paranoïa et à la bêtise des hommes, de voir le monde avec les yeux d’un nouveau né, de lui sourire et d’en goûter les délices (manger une tarte aux pommes à la crême fouettée, faire l’amour) avec une merveilleuse innocence, de s’émerveiller aux sons et lumières de Las Vegas, de tricher à ses jeux de hasard, de ressusciter un daim sur un capot de voiture, d’offrir à Karen Allen et à la Terre une magnifique preuve d’amour avant son retour aux étoiles.
Revoir Starman vingt ans plus tard pour dire qu’un bon cinéphile ne doit pas oublier ce qu'ont aimé ses yeux d’adolescent.

Le tombeau des lucioles





Quelles sont les limites à l’implication pour une histoire transmise via un écran, à l’intimité avec des personnages de fiction, de surcroît animés ? Quelles sont les limites au pouvoir du cinéma ? Aucune, nous répond Isao Takahata en nous racontant l’histoire bouleversante de deux jeunes orphelins dans le Japon de 45 en proie à un déluge de bombes américaines. Aucune, car durant le film, et longtemps après, le monde nous est ravi. Nous obligeant à continuer d’entendre Seita chanter à tue-tête l’hymne de la marine japonaise, comme autrefois les anciens combattants d’Ozu. Nous obligeant à continuer de voir Setsuko faire la fofolle un drap blanc sur la tête et jouer à ce qu’elle va devenir, ou serrer contre elle sa poupée de chiffon tandis que son regard s'éteint et s'en va (l'image la plus émouvante de l'histoire du cinéma). Nous obligeant à ne jamais vouloir voir le carton se refermer, à pleurer de chaudes larmes quand Seita s’y résoud. Le film de Takahata convoque les lucioles et les fantômes sublimes de Mizoguchi et Tarkovski, de Ray et Tagore, qui, d’Anju à Durga en passant par Ivan, continuent à nous hanter bien après les avoir quitté. Convoque les petits fantômes d’Hiroshima ou de Nagasaki, de Dresde ou d’Auschwitz, de Stalingrad ou de Varsovie. Convoque la petite soeur d’Akiyuki Nosaka, auteur de la nouvelle à moitié autobiographique dont est tiré le film. Nosaka qui, en faisant mourir Seita, nous dit qu’il aurait préféré ne pas avoir survécu à sa soeur. Aucune limite, car Isao Takahata, à la fin du film, nous oblige à croire aux fantômes, à croire à un happy end, à croire que Setsuko et Seita, soustraits du bruit et de la brutalité du monde, continuent à vivre en compagnie des lucioles de leur étang préféré, à manger leurs bonbons multicolores favoris, à vivre sans restriction la poésie du monde. Aucune limite, vraiment, à l’implication, car à la fin de l’histoire, il nous plait à aimer que le monde n’appartient plus qu’à Setsuko et Seita qui, retirés de la civilisation galopante, continueront à vivre côte à côte longtemps après sa chute. Aucune limite, vraiment, au pouvoir du cinéma, car le film fini, Setsuko et Seita ne cesseront de nous murmurer la douceur et la beauté de leurs âmes.
Le tombeau des lucioles nous aide à mieux comprendre le rapport à la mort privilégié des Japonais, son pouvoir est sans limite, il relève de la magie. Isao Takahata nous force à croire que le tombeau des lucioles est aussi leur paradis.

To-o kami emi tame.